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Société

Chefferie traditionnelle, quand le Larlé Naaba reçoit une réponse salée du Ouidi Naaba...

Le Ouidi Naaba Karfo a reçu pour appréciation un livre d'un autre ministre du Mogho Naaba Baongho en l'occurence le Larlé Naaba Tigré. Il lui répond dans la lettre ci-contre.

LA LETTRE DU  OUIDI NAABA KARFO AU LARLE NABA TIGRE 

 

 

Ouagadougou le 18 mai 2020 

 

Son Excellence le Larlé Naaba Tigré 

Ministre de Sa Majesté le Moogho Naaba Baongho 

 

Ouagadougou 

 

Objet: Observations relatives 

à votre livre intitulé "Des Mossé : la dynastie de Larlé Naba Rabila à Larlé Naaba Tigré"

 

Excellence, 

 

Par la présente, je voudrais d'abord accuser réception du livre cité en objet que vous m’avez fait le plaisir de m'apporter personnellement à mon domicile. Cependant, je voudrais que vous m'excusiez pour ne vous avoir pas répondu plus tôt du fait de l'attention avec laquelle je devais lire votre oeuvre et à cause de mon acuité visuelle qui n’est plus celle de mes quarante (40) ans. Ensuite, il est, à brûle pourpoint, bienséant d’apprécier positivement l'initiative de la production de cet ouvrage qui contribue à lever un coin du voile de la chefferie traditionnelle de Ouagadougou et, à bien des égards, de toute la chefferie traditionnelle moaga dans son ensemble. Par ailleurs, vous avez été bien inspiré, au regard de la sensibilité du sujet, de n'avoir pas, pour le moment, mis le livre sur le marché. Enfin, merci de prendre aussi en compte mes observations contenues dans ma précédente lettre datée du 23 mars dernier. 

 

En tant que Doyen de la Cour, je me dois d'observer une position de réserve, mon rôle ne devant pas dépasser celui de modérateur. 

 

Cela dit, mes observations seront articulées de la façon suivante : 

 

1. Des remarques générales sur l'œuvre; 

 

2. Les appréciations sur la forme ; 

 

3. Les réflexions inspirées par le fond de l'ouvrage ; 

 

4. Les questionnements concernant les Ouidi Naaba. 

 

1. Des remarques générales sur l'oeuvre 

 

D’emblée, il convient de souligner qu'il aurait été plus sage, de votre part, de partager avec moi l’idée de la production du livre, de m’informer de son contenu (ou en tout cas au moins de ce qui concerne ma famille) et de solliciter éventuellement des éléments (documents, conseils, témoignages...) À ce propos. N'ayant pas fait cela et m'ayant ainsi mis devant le fait accompli pour ce qui est des passages relatifs à l'histoire des Ouidi Naaba, je suis au regret de dire que je ne me reconnais nullement dans ce que vous avez écrit ou fait écrire. 

 

Par ailleurs, le Larlé Naaba, en tant que patricien (si on veut illustrer sa fonction dans l'appréhension européenne du kougzida), n’étant ni un fait isolé de l'organisation sociopolitique traditionnelle moaga de Ouagadougou, ni le point central des chefs traditionnels et coutumiers de Ouagadougou (qui est et demeure Sa Majesté le Moogho Naaba), prétendre consacrer un ouvrage uniquement aux Larlé Naaba apparait plus comme un nombrilisme de mauvais aloi qu’une volonté de rendre compte des faits historiques et /ou de promouvoir les valeurs traditionnelles en phase avec les exigences de l'État de droit démocratique et libéral. Ainsi, parler de dynastie au lieu de lignée à propos du Larlé Naaba tend à élever ce dignitaire de la Cour au rang de Roi au même titre que Sa Majesté le Moogho Naaba. 

 

En effet, dans les sociétés lignagères à pouvoir politique centralisé, une dynastie est une succession de dirigeants impériaux, royaux ou princiers d'une même famille. Le changement de dynastie intervient dans les cas suivants : défaite militaire, révolution de palais engendrant le renversement de la famille régnante, épidémie, catastrophe naturelle... En outre, une dynastie, dans le contexte des monarchies, compte bien plus que quatre (04) dirigeants. Certes, vous avez affirmé que vous êtes le 25e Larlé Naaba mais l'histoire de la Cour note que vous n’en êtes que le 4e. De ce que dit la Cour et de ce que vous affirmez, on peut imaginer de quel côté se penche la crédibilité. 

 

Revenant à la lignée, c'est un concept « modeste » applicable à la descendance des ministres impériaux ou royaux, des chefs de canton, des chefs de groupement de villages, des chefs de village, des chefs de quartier, des chefs de clan, des chefs de lignage, des chefs de famille. Il est bien plus approprié dans le cas qui nous concerne. 

 

Autre observation générale, la qualité du contenu de l'ouvrage: il est en deçà de ce qu'on est en droit de s'attendre en lisant le titre Des Mossé : "Ia dynastte de Larlé Naba Rabila à Larlé Naba Tigré" : la préface compte vingt-quatre (24) pages ; la partie (du reste faite de généralités d'une dizaine de références bibliographiques souvent inappropriées et de diverses versions sans axe méthodologique) consacrée prioritairement aux Mossé de Ouagadougou avec des éléments parfois équivoques et des quiproquos concernant les autres royaumes mossé, cent cinq (105) pages; l'« Histoire des Larlé», dix (10) pages; les coupures de presse sur la mort, le 30 juillet 1982, de Larlé Naba Anbga et l’hommage oh combien mérité qui lui a été rendu à titre posthume lors des obsèques par le président de la délégation spéciale de Ouagadougou Aïssé Georges Mensah, neuf (09) pages ; une présentation de cinq (05) Larlé Naaba sur six (06) pages à savoir « Naba Yemdé», Pawitraogo, Naaba Anbga, Naaba Bélemwendé et vous ; un témoignage sur la vie de votre grand-mère paternelle, six (06) pages. Les soixante-dix (70) pages suivantes relatent les multiples activités conduites par vous ; enfin la postface s'étale sur six (06) pages. Ainsi, sur les deux cent cinquante-six (256) pages, l'histoire des Larlé Naba n'en compte que dix (10), soit environ 4% du livre. Avouons que c’est bien maigre. Il s’ensuit que la montagne a accouché d'une souris. Pour en revenir aux sources documentaires listées, je ne peux m'empêcher de souligner qu’une bibliographie sur l’histoire des Mossé et des Gourmantchéba qui ne contient pas quelques oeuvres de Salfo Albert Balima, de Dimdolbsom, de Fréderic Guirma et du Pr Yénouyaba Georges Madiéga, entre autres, Iaisse un goût inachevé à l'oeuvre. L’histoire est une science avec sa méthodologie, ses normes, et ses spécificités et non la résultante de nos lubies. 

 

En outre, l'histoire différant de la littérature comme vous l’avez souligné en substance, le livre aurait gagné davantage en valeur ajoutée s'il avait contenu des supports iconographiques construits autour des personnages historiques, des objets d'art et d’artisanat, des cartes illustrant les déplacements supposés des Mossé et des autres peuples pendant la période précoloniale, etc. 

 

Enfin, si le fait que le préfacier et le postfacier sont des non-Mossé constitue une force à travers leur regard du point de Sirius (c'est-à-dire objectif) sur l'oeuvre et la société moaga, cela peut se muer en faiblesse dans la mesure où leur perception des subtilités politiques traditionnelles mossé demeure limitée. C'est pourquoi, il aurait été indiqué que l'un d’eux soit un Moaga et mieux un chef traditionnel de rang supérieur : qui, mieux qu'un Moaga bien au fait des traditions et des coutumes, peut entrevoir le «bicéphalisme» de l'organigramme du pouvoir traditionnel de Ouagadougou ? ll faut comprendre, à travers ce concept, la réalité selon laquelle il y avait une organisation administrative et politique royale coordonnée par le Ouidi Naaba et une structure militaire commandée par le Dim Tansoaba ou Mous Tansoaba ; ces deux (02) appareils étant tous au service de Sa Majesté le Moogho Naaba. 

 

2. Les appréciations sur la forme 

 

A la lecture de l’ouvrage, on est malheureusement frappé par les infirmités de forme qui ôtent l’envie aux lecteurs de continuer à parcourir les lignes qui suivent. 

 

D'abord, les mêmes mots en mooré sont différemment orthographiés d’une page à une autre. Par exemple, « Widi Naba » (P. 14) et « Ouidi Naba » (P. 79) ; « Mossi » (P. 13, 41), et « Mosse » (P. 13, 28, 38) ; « Mogho Naba » (P. 67) et « Moro Naba » (P. 69). 

 

On note également sur le plan de la langue française des fautes orthographiques, grammaticales et typographiques sans oublier le niveau de langue parfois familier qui altèrent sérieusement la qualité de l'ouvrage : « peuple Moaga » au lieu de « peuple moaga » (P. 29), «Au finish... » (P. 30). Vous vous seriez loué les services d'un spécialiste de la question que ces coquilles auraient été évitées. 

 

Le corps du texte (c'est-à-dire la taille des caractères) est 14 alors que la norme standard est 12 et la police arial ; si fait que l'ouvrage est inutilement long. 

 

3. Les réflexions inspirées par le fond de l'ouvrage 

 

Une sommaire analyse de contenu de votre livre laisse transpirer un mossicentrisme, un ouagadougoucentrisme et un larlécentrisme. Pour vous, il n'y a que les Mossé qui comptent au Burkina Faso ; et parmi les Mossé, c’est Ouagadougou le centre du monde et à Ouagadougou, le Larlé Naba surplombe tout sauf Sa Majesté le Moogho Naaba. Une telle perception du monde sème la confusion au sein des Mossé en général, engendre un climat malsain dans l’entourage de Sa Majesté le Moogho Naaba et peut présenter les Mossé comme des menaces pour la construction de l'Etat-nation. 

 

Deux exemples illustratifs Pages 09 et 10 : votre préfacier écrit « Le Larlé Naba a un rôle de premier plan dans I’univers vivant de la chefferie traditionnelle burkinabè». Comment le ministre de Sa Majesté le Moogho Naba que vous êtes peut jouer « un rôle de premier plan dans l’univers vivant de la chefferie traditionnelle burkinabé » alors que vous n'êtes ni un roi, ni un émir, un chef de canton qui a rang de roi ? Certes, ce n’est pas vous qui avez tracé ces lignes mais l'affirmation étant contenue dans la préface de votre ouvrage, vous en êtes entièrement comptable. C’est le lieu ici de rappeler que le Moogho Naaba est un monarque, descendant du souverain défunt, qui est intronisé à l’issue d’un processus coutumier bien établi et rigoureusement articulé impliquant les dignitaires qualifiés de la Cour. 

 

Pour ce qui a trait à votre personne, l'ouvrage laisse transparaître que vous avez été banquier et homme politique d'une part et que d'autre part vous êtes innovateur technologique, agent de développement, écrivain, anthropologue, historien, spécialiste des traditions et des coutumes mossé, etc. En réalité, comme dit l’adage «Qui trop embrasse, maI étreint ». Je suis persuadé que si vous recentriez vos activités sur quelques-uns de ces domaines, vous feriez des merveilles. Dans cette optique, votre ouvrage aurait été d'une tout autre qualité. Cela vous aurait permis de vous abstenir d’écrire, à propos de l'enseignement de l'histoire des Mossé, ceci en page 29 : « Nous avons donc voulu synthétiser quelques fragments des matériaux que nous avons coIIectés pour les proposer aux lecteurs, tout en souhaitant qu’un jour, l'État s'intéresse enfin, de notre histoire...Notre souhait est de voir un jour, cette histoire du Burkina enseignée à nos enfants à l’école. » Parmi les peuples du Burkina dont l’histoire est enseignée au primaire, au post-primaire, au secondaire et au supérieur, les Mossé figurent en bonne place et il y a lieu de penser aux autres groupes socio-ethniques les moins connues ou mal connues du pays. 

 

4. Les questionnements concernant les Ouidi Naba 

 

A la page 87, vous écrivez que « Selon I’histoire racontée par le Larlé Naba Anbga, le Ouidi Naba et le Larlé Naba sont des frères, Daogo, ancêtre du Ouidi, et Dabila, ancêtre du Larlé. » Si cela était avéré, je ne m’en serais nullement offusqué (bien au contraire !), je suis alors dans l'obligation de préciser une bonne fois pour toutes que nous n’avons aucun lien de consanguinité ; sinon, notre tante Tiibo n’aurait pas été l'épouse de Naaba Anbga, votre grand-père. Ces liens matrimoniaux sont très récents et des témoins (fort heureusement) encore vivants peuvent en attester. D’un autre côté et pour clore ce chapitre, aucun lévirat non plus n’a jamais existé entre nos deux (02) familles. Chez les Mossé de Ouagadougou, l'exogamie lignagère et le lévirat sont deux (02) des preuves que les individus sont de même sang. 

 

Je me dois de relever également que je connais les origines de ma famille (c'est-à-dire celle des Ouidi Naba) qui sont différentes de celles de la vôtre car quelque temps après sa nomination, chaque Ouidi Naba doit accomplir un retour aux sources en se rendant dans la localité concernée. Mon grand-père y est allé, mon père évidemment et moi aussi. 

 

En pages 80 et 81, vous écrivez ceci: « Par exemple, le chef de Kokologho cessa de descendre chez le Ouidi Naba à  la suite de la révolte du Ouidi Naba Bèba contre Naba Karfo (vers 1834-1842), il fut autorisé de s’adresser désormais au Gounga Naba. » Il ne faut jamais entrer dans les affaires de famille des autres, surtout si on n'en maitrise pas les fondements. Si le Kokologho Naaba a changé de logeur, ce n'est pas pendant la période que vous avez mentionnée péremptoirement. En effet et de façon indiscutable, le chef traditionnel de Kokologho descendait chez le vieux Patrice Nikiéma, père de M. Paul Nikiéma magistrat et président de la Cour suprême et ancien ministre sous la Haute-Volta coloniale. Cela se passait sous le Ouidi Naaba Boulga (notre grand-père) et le Ouidi Naba Koanga (notre père) qui n'a accédé au trône qu'en 1937. Entre 1834 et 1937, on ne peut que se poser des questions sur cet asynchronisme des événements qui traduit un désir manifeste de manipulation. 

 

Quant au départ chez le Goungha Naaba, je vous laisse le soin de situer le vrai moment et les vraies raisons de cet épisode. S'agissant maintenant de la triste parenthèse «historique» entre le Ouidi Naaba Bèba et le Moogho Naaba Karfo ; perfidement évoquée ici, elle ne peut viser que des objectifs inavouables. D’ailleurs, pour la complétude de l'information, vous auriez dû : préciser sous quel Larlé Naaba cette révolte est intervenue et (surtout) dans quel camp était le «frère jumeau » du Ouidi Naaba Bèba d’une part et d’autre part porter l'information « historique » aux lecteurs. Vous auriez dû également mentionner sous quel Larlé Naaba la peau de «grenouille» d'espace vital concédée par le Kassiri Naaba s’est miraculeusement sinon extraordinairement transformée en grande peau de zébu « goudaali » jusqu'à la rivière Kadiogo, à l'est au sud de Roanguin et de Baoghin et à l’ouest, de Nonsin et Wogdogo. 

 

Naaba Wanksé, qu’il repose en paix, car tout le monde n'est pas amnésique au point d'oublier la dignité et l’intégrité avec lesquelles, il a géré son patrimoine. 

 

Pour clore ce chapitre, le Bingo Naaba, le Kounda Naaba, le Lallé Naaba, le Poa Naaba, le Sabou Naaba et le Sibraotanghin Naaba continuent de « descendre » chez leurs logeurs traditionnels à Ouidi. 

 

Ces éléments relevant des secrets de famille, ceux qui, non-membres de la famille décident d’en parler doivent donner tous les détails qui permettent aux lecteurs de mieux comprendre. 

 

Il sied d'ajouter, à propos du Ouidi Naba, que les érudits en matière de traditions mossé l'appelle Moss-ba (père des Mossé) ou Sid-soaba (propriétaire de la vérité). Si vous voulez en savoir davantage, renseignez-vous. Est-ce pour cela qu'en page 81 vous écrivez: «Dans ce groupe, Ie Ouidi Naba personnifie la force du souverain. » ? Il vous revient de m'éclairer. 

 

Pour terminer, il est de notoriété publique traditionnelle que votre arrière-grand-père Pawitraogo vient de Dabaré/Pabré (même s'il est né à Ouagadougou selon vous) où les noms de familles sont, par ordre alphabétique, Fofana, Guitba et Ouédraogo et que votre grand-père Naba Anbga est né et a été initié (circoncision) à Koudougou. D'où vient-il donc que vous portiez le nom Tiendrébéogo ? 

 

En guise de conclusion, les détenteurs des pouvoirs traditionnels ou coutumiers ont pour devoir d'agir en adéquation rigoureuse avec les préceptes de notre culture et avec les systèmes de croyance ancestraux multiséculaires qui ont régi notre société jusqu'à nos jours. Certes, du fait des contacts avec l'Occident (et notamment la France) et des mutations culturelles qui en ont découlé, certains traits et habitudes culturels (en matière d'égards dus aux chefs traditionnels et coutumiers) se désagrègent; mais il est impératif que ces derniers tuent en eux les velléités de revendication des titres et des fonctions que les traditions et les coutumes ne leur reconnaissent pas ; cela, dans leur propre intérêt aussi bien du point de vue du respect qui leur est dû que de celui de leur santé et leur survie car les verdicts de la coutume sont sans appel ! Du reste, les êtres humains ne sont respectueux que vis-à-vis de leurs semblables qui se respectent et qui les respectent. On ne peut point se faire respecter dans l’escobarderie ! 

 

De plus, s'il n'est point de doute que sous l'impulsion de la bonne fortune, l'histoire peut revêtir les habits de l'affabulation admirés par plus d'un, les traditions et les coutumes, en dépit de l’influence qu’elles subissent de la part de la mondialisation qui tend vers une standardisation fade des valeurs et des religions dites révélées, reposent encore sur des socles encore suffisamment fermes qui finissent par mettre à nu les impostures et les usurpations. 

 

Il résulte donc de toutes ces observations et réflexions qu'il est inopportun de publier ce livre (à moins de le relire de fond en comble) mais il vous revient, en dernière instance, d'en décider. 

 

Je vous prie d'agréer, Excellence, l’expression de mon profond respect.

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